Psychédéliques : usage récréatif & spiritualité

Source de l’image: https://www.db-party.com/blog.html

Des psychonautes et des thérapeutes ont tendance à distinguer l’usage récréatif de l’usage non-récréatif des psychédéliques (supervisé, thérapeutique et/ou ritualisé), en considérant qu’ils s’agit de deux pratiques qui n’ont rien en commun. Pour certains psychonautes, relativement « intello », il semble aussi facile que flatteur de penser qu’un usage récréatif ne pourra jamais donner accès aux mêmes expériences mystiques ou thérapeutiques qu’un usage « sérieux », encadré par un thérapeute. Une certaine toxicophobie , même au sein des psychonautes, n’est jamais bien loin.
Je regroupe ici des extraits d’articles et de vidéos qui montrent que cette tendance à mépriser l’expérience récréative est infondée, que la spiritualité est partout où on la cherche et qu’elle peut même trouver ceux qui ne la cherchent pas, dans un cadre récréatif souvent associé à l’usage de psychédéliques : la teuf (free party, rave party, festivals…).
Bien sûr ces extraits ne reflètent pas toute l’étendue des usages récréatifs, tout comme mes articles sur les abus dans le cadre des thérapies assistées ne reflètent pas toute l’étendue de ce qui peut se passer dans le cadre de ces thérapies.
Il ne s’agit pas non plus de « preuves » spécifiques d’un effet thérapeutique de l’usage des psychédéliques en teuf, puisque, à ma connaissance, cela n’est pas spécifiquement étudié, mais il s’agit d’un faisceau d’indices qui pointent vers le potentiel thérapeutique de cette pratique.

Par ordre chronologique, certains extraits sont en anglais, d’autres en français :

Technoshamanism: Spiritual healing in the rave subculture, by Scott Hudson (1999):
« With dance, light and music as techniques of ecstasy, ravers claim to have ecstatic experiences, in which they enters « areas of consciousness not necesseraly related to everyday real world experiences ». MDMA is said to aid in provoking trance but it is not necessary.  » (page 62-63).
(…) raves are a therapeutic unified gathering that can continuously help an individual learn about strength and weaknesses, help channel energy toward positive directions in life. (page 63).
(…) Based on the testimonials presented in this paper, raves increase self-esteem, release fears and anxieties, bring inner peace, and improve consciousness, among other things. Raves don’t cure disease, but when someone claims that « last night a DJ saved my life », it is reasonable to suspect that at least some form of healing takes place (page 71). »

Dans « The Rave: Spiritual Healing in Modern Western Subcultures », pas Scott R. Hutson (2000) :
« At raves, young men and women dance to electronic music from dusk to dawn. Previous scholarship treats the rave as a hypertext of pleasure and disappearance. However, such a postmodern view does not attend to the poignant and meaningful spiritual experiences reported by those who go to raves. This article examines claims about altered states of consciousness at raves and the therapeutic results-« spiritual healing »-such states are said to bring. While physiological processes (exhaustive dancing, auditory driving) may contribute to altered states of consciousness, symbolic processes create appropriate frameworks for spiritual healing. Such therapeuticism can be more fully understood in the context of other modern western spiritual subcultures. Placing raves within the context of these other subcultures foregrounds questions for further research. »

Extrait du livre « Traces of the Spirit. The Religious dimensions of Popular Music », dans « Review of Traces of the Spirit: The Religious Dimensions of Popular Music by Robin Sylvan », par François Gauthier (2002):
« Thus the musical subculture provides almost everything for its adherents that a traditional religion would. In the heat of the music, it provides a powerful religious experience which is both the foundation and the goal of the whole enterprise, an encounter with the numinous that is the core of all religions. It provides a form of ritual activity and communal ceremony that regularly and reliably produces such experiences through concrete practices, something all religions do. It provides a philosophy and worldview that makes sense of these experiences and translates them into a code for living one’s day-to-day life, something that all religions do.
Finally, it provides a cultural identity, a social structure, and a sense of belonging to a community, something that all religions do. On many important levels, then the music functions in the same way as a religion, and the musical subculture functions in the same way as a religious community, albeit in an unconscious and postmodern way. (p. 4) »

Musiques et fêtes techno : l’exception franco-britannique des free parties, par Laurent Tessier (2003):
« Gérer tes émotions, ça c’est un truc que t’apprends beaucoup à faire en rave party… parce que quand t’es sous produit, t’es plus la même personne, t’as tendance à tout exacerber et t’es obligé de prendre sur toi… »
(…) « Il y a des gens qui ne vont qu’en free party : tu leurs dis on va boire un coup, ils te répondent “Pourquoi ? : on peut acheter une bouteille et aller dans un square” ; ils veulent absolument pas être dans la consommation des loisirs. » Il existe donc une rupture « idéologique » entre les amateurs de boîtes de nuit, « victimes de la société de consommation », et les adeptes des free parties, défenseurs d’un mode de vie alternatif par rapport à cette société marchande. 
(…) Il est certain que l’un des objectifs des fêtes techno (qu’elles se déroulent en club ou en free party) est d’atteindre un état particulier, qui peut être appelé « transe », soit par la drogue, soit par la musique ; souvent par les deux.
(…) « Dans le creux que représentent tous ces rassemblements, ce qui prévaut est la communion, l’engloutissement, la néantisation du sujet. C’est cela la leçon essentielle que nous donnent les divers phénomènes techno : déraciner l’ego. En ces moments paroxystiques, seul existe le désir du “groupe en fusion”. ». Au terme de notre recherche, les idées tirées des théories de Michel Maffesoli semblent plaquées sur les free parties, ignorant la complexité des pratiques des participants et des organisateurs. Nous avons notamment montré dans quelle mesure l’expérience des free parties peut être considérée comme solitaire, introspective par certains aspects, et non de manière unilatérale « communautaire » ou « fusionnelle ».

Dans FREE PARTY – LE MEILLEUR DOCUMENTAIRE (France 3, 2003) :
Alors que certains psychonautes associent l’usage de psychédéliques en teuf à un mésusage (défonce), certains teuffeurs associent la drogue (et donc le psychédélique) à un aspect commercial, la drogue comme en opposition à l’ambiance festive.
On remarquera aussi le niveau de langage des personnes interviewées :
« … ça peut être… plus une ambiance mercantile, de drogue, plus qu’une ambiance festive… » (1’45) :
« C’est proche d’une expérience métaphysique, en cela que ça a ouvert des portes – je vais reprendre une expression plus que cliché – des portes de perception que je n’aurai pas – peut-être ? Mais je ne crois pas – que je n’aurais pas pu ouvrir autrement. » (26’40)
« Je pense que la ferveur des participants engendre, indéniablement, une osmose, mais il n’y a pas vraiment de message spirituel derrière. Chacun fait sa petite tambouille spiritualito-religieuso… Sa sauce. » (39’45)
« C’est comme s’il n’y avait plus…, plus de barrière charnelle, qu’il n’y avait plus rien, en tout cas moi j’ai l’impression de faire partie de tout à ce moment-là. » (40’43)

A propos du livre Trance Formation, par Robin Sylvan, sur le site de MAPS (2005) :
« “Millions of people on every continent of planet Earth, regularly coming together in ecstatic trance-dance celebrations held and energized by pulsing electronic beats, are having the deepest spiritual experience of their lives. In this thoroughly fascinating study, religious scholar Robin Sylvan makes a convincing case for regarding the global rave culture as an authentic expression of a unifying spiritual vision that integrates across all languages, religions and nationalities. Reading this book, as well as going to a rave, will leave you inspired and hopeful for our sadly fractured world.”—Ralph Metzner, Ph.D., co-author of The Psychedelic Experience and author of The Unfolding Self. »


Dans « Transe, musique, liberté, autogestion, Une immersion de douze ans dans le monde des free parties et des teknivals », par Guillaume Kosmicki, (2008):
« La free party représente un projet de fête « libre » et « gratuite » autour de la musique techno. Elle se trouve correspondre parfaitement à ce que Georges Lapassade définit comme un « dispositif inducteur [de transe] » (Lapassade 1990 : 41).
(…) La notion de transe est prise ici selon une définition donnée par Lapassade : l’association d’un état modifié de conscience (EMC) et de son acception culturelle, le fait de le susciter et de l’intégrer dans une culture donnée à l’aide de « dispositifs d’induction sociale, [de] systèmes de croyances et [de] rituels par lesquels un EMC devient une transe » (Lapassade 1990 : 10). La définition de Gilbert Rouget rejoint par ailleurs cette dernière lorsqu’il expose qu’il s’agit d’« un état de conscience qui a deux composants, l’un psychophysiologique, l’autre culturel » (Rouget 1990 : 39).
(…) Evidemment, la prise très courante de produits psychotropes lors de ces fêtes va renforcer grandement cette surstimulation sensorielle. Les drogues les plus consommées sont le cannabis, l’ecstasy, les amphétamines et le LSD, mais on trouve aussi la kétamine, le GHB, et d’autres produits encore. Chacune a une action particulière sur le rapport aux sons, aux lumières, à son propre corps et aux autres, mais elles ont en commun de développer une hyper-sensibilité générale et donc de favoriser la réception des individus à cet environnement favorable à la transe.
(…) Le temps, l’espace, son propre corps, le rapport aux autres, tout cela est remis en question dans le cœur de la free party par ces différents inducteurs très variés. Il en ressort évidemment que les corps sont souvent soumis à des performances extrêmes, repoussant les limites de la fatigue, ce qui peut encore une fois déclencher ou entretenir les phénomènes de transe.
(…) l’autogestion est poussée jusqu’au bout dans cette culture, et à quel point l’utopie et la contestation sociale se vivent dans l’acte plus qu’elles se conçoivent dans la parole. 
(…) D’autres se sont sédentarisés, mais en renouant avec les idées premières de la free party comme l’intention de vivre en harmonie avec la nature, privilégiant l’agriculture biologique, l’habitat écologique, etc. »

Dans « Illicit Use of LSD or Psilocybin, but not MDMA or Nonpsychedelic Drugs, is Associated with Mystical Experiences in a Dose-Dependent Manner », par Michael Lyvers (2012) :
« Results suggest that even in today’s context of “recreational” drug use, psychedelics such as LSD and psilocybin, when taken at higher doses, continue to induce mystical experiences in many users. »

Dans « Transformational Festivals: A New Religious Movement? »  (2015):
« What characterizes a regular music festival from a transformational festival, or TF, is the presence of seminars, workshops, drum circles, religious ceremonies appropriated from indigenous traditions, installation art, yoga, and an ethos of community-building, self-realization, healthy-living, and creative expressionism (Perry, 2013). At TF events, participants discuss new age, and neo-spiritual ideologies while maintaining a shared experience of leisure and openness. They dance as a unified ecstatic mass. They buy, sell and ingest a multiplicity of psychedelic narcotics. »

Dans Burning Man, supplément d’âme de la société de consommation (2018):
« Burning Man est aussi un grand moment de spiritualité. L’organisation ne se revendique d’aucun culte ou religion, pas plus qu’il n’y a de prêtres ou de prédicateurs. Mais il suffit d’entrer dans le Temple — autre structure emblématique du festival qui, comme le Man, est brûlée à la fin de la semaine — pour être transporté par l’atmosphère de communion qui y règne. Chacun y fait l’expérience de sa propre spiritualité, certains sont allongés sur le sol, tous sont silencieux. De façon singulière, la visite du Temple impressionne plus que celle du Duomo de Florence ou de Saint-Basile de Moscou. Ici, pas de touristes ni de guichets d’audioguides. Pas non plus d’objets de culte ni de mobilier grandiose. Seulement l’essentiel : des messages personnels, des lettres à ceux qu’on a perdus, des mots d’amour et de gratitude. »

Dans « Pourquoi je vais en free party » (environ 2020) :
« La musique, la danse (…), sont des choses qui m’aident à aller bien, ce sont des choses qui me transportent, et qui me permettent (…) de me connecter à des choses qui sont plus grandes que nous, humains et c’est dingue que juste une musique et un environnement permettent ce lâcher-prise là… » (7’29).

Pour les plus intellos, pour aller plus loin, je vous propose une petite vidéo sur Bourdieu et le mépris de classe ou le racisme de l’intelligence :

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