Maria Sabina, la Sage aux champignons sacrés (psilocybe)

« Je me souviens fort bien comment nous nous embarquâmes dans notre aventure mexicaine. A l’automne 1952, nous apprîmes que les auteurs du XVIe siècle, dans leur description des cultures indiennes du Mexique, rapportaient que certains champignons jouaient un rôle divinatoire dans la religion indigène. A la même époque, nous apprîmes que des objets lithiques précolombiens, affectant la forme d’un champignon, d’environ 30 cm de hauteur, étaient découverts en nombre croissant dans les hautes terres guatémaltèques. (page V)
(…) nous pûmes nous appuyer sur l’expérience sur le terrain de quelques prédécesseurs : Blas Pablo Reko, Robert J. Weitlaner, Jean Bassett Johnson, Richard Evans Schultes et Evnice V. Pike. Tous rapportaient que le culte était encore pratiqué dans la sierra Mazatèque, dans l’Etat d’Oaxaca. Aussi nous y rendîmes-nous, en 1953. Pour autant que je sache, nous fûmes les premiers étrangers à manger des champignons, les premiers à être invités à participer à une agape de champignons sacrés. » (page VI) G. Wasson

Je me permets de partager ce livre en version PDF, puisque son prix en version papier est devenu quelque peu prohibitif:

Maria Sabina, guérisseuse Mazatèque, utilisait les champignons psilocybe pour guérir les gens, un peu à la façon dont l’Ayahuasca est utilisée en Amazonie (le guérisseur et le consultant prennent des champignons). C’est grâce à elle, parce qu’elle a accepté que des occidentaux (R. Gordon Wasson, banquier, et son épouse, le docteur Valentina Pavlovna, pédiatre) participent à ses « veillées », que l’on sait aujourd’hui que ces champignons ont des propriétés thérapeutiques et qu’ils peuvent être utilisés dans un cadre « chamanique ». C’est grâce à elle, qui ne faisait rien payer, que l’on remerciait juste avec « quelques pesos » pour ses soins (page 65), qu’aujourd’hui des entrepreneurs peuvent faire payer très cher des retraites psychédéliques et des « accompagnements » plus ou moins chamaniques à base de psilo.

C’est grâce à Maria Sabina que les occidentaux savent maintenant que ces champignons à psilocybine sont des « médecines sacrées », pourtant, parmi ceux qui connaissent bien les « champi », le chamanisme, la science psychédélique…, beaucoup ignorent probablement que…
– Maria Sabina a commencé à prendre des Psilocybe vers l’âge de 5-7 ans, à sa propre initiative, en dehors de tout cadre rituel
– Elle a continué à consommer ainsi des Psilocybe chaque année pendant la saison des pluies (juin-septembre) jusqu’à son mariage à 14 ans
– Elle faisait partie d’une famille de « Sages » (guérisseurs) mais elle n’avait pas de « maître », pas de professeur humain

Moi-même j’ignorais encore ces « détails » il y a quelques semaines, alors que je me documente sur le sujet des psychédéliques depuis près de 7 ans. J’ai un peu honte, j’avoue. Ce livre n’est pourtant pas récent, cette version française date de 1994, la publication originale date de 1979 (les entretiens datent de 1975-76), mais je crois que ces éléments biographiques font « tâche », d’une part au milieu des mise-en-garde émises par les scientifiques au sujet des psychédéliques, par rapport aux risques d’effets néfastes sur le développement des enfants et des adolescents, autant qu’au milieu des récits des chamanes qui affirment tous qu’il faut avoir étudié de longues années avec un « maître » avant de pouvoir prétendre être chamane… Sans parler des « entrepreneurs » du milieu qui affirment volontiers qu’il faut absolument être « accompagné » pour consommer ces substances.

Si tout le monde savait qu’une enfant a été capable de prendre des champignons psilocybe en toute autonomie, pendant des années, semble-t-il sans en avoir de séquelles, certains perdraient un marché juteux… Et les « sachants » perdraient peut-être une grosse part de leur emprise sur la masse du petit peuple des non-diplômés, non-adoubés par des « maîtres » en tous genres.

Merci à la personne qui a partagé le PDF de « la sage aux champignons sacrés » sur jenesaisplusquel groupe facebook consacré au « Chamanisme » et qui m’a permis de découvrir l’existence de ce livre et ces quelques détails qui me semblent tout à fait passionnants :

Le grand-père paternel de Maria Sabina, son arrière-grand-père, sa grand-tante et son grand-oncle étaient des « Sages » reconnus, ils faisaient des veillées (« velada »), c’est à dire des cérémonies de guérison avec des champignons psilocybe.
Elle avait une sœur, un peu plus jeune qu’elle.
Le père de Maria Sabina est mort quand elle avait environ 3 ans. Sa mère est alors retourné vivre au près de ses parents.
Maria Sabina a vécu une vie pauvre et rude. Elle n’a pas été à l’école, elle a commencé à travailler avec ses parents quand elle était enfant (culture du maïs, élevage de vers à soie, garder les poules au champs…). Elle a connu la faim pendant toute son enfance.
Wasson pensait qu’elle avait pu assister à des veillées dès sa naissance (et avant, pendant la grossesse), en témoin silencieux, que ça a donc pu faire office d’apprentissage des méthodes des « Sages », mais, elle, raconte avoir assisté a une première veillée quand elle avait 5-7 ans :
« — Personne ne peut regarder maintenant ce que j’apporte là, ce n’est pas bon. Un regard curieux peut faire rater ce que j’ai là…
La curiosité m’empêcha de m’endormir. J’ai vu comment le Sage Juan Manuel allumait les bougies, et comment il parlait aux maîtres des montagnes et aux maîtres des sources. J’ai vu comment il répartissait les champignons par paires et les donnait à chacune des personnes présentes, ainsi qu’au malade. Plus tard, dans l’obscurité complète, il a parlé, parlé et parlé. Son langage était très beau. Moi, ça me plaisait beaucoup. Par moments, le Sage chantait, chantait et chantait. Je ne comprenais pas exactement ses paroles, mais ça me plaisait. C’était un langage différent de celui que nous parlons le jour. C’était un langage qui, sans que je le comprenne, m’attirait. Un langage qui parlait d’étoiles, d’animaux et d’autres choses inconnues pour moi. »
(page 28-29).

Quelques jours plus tard, pendant qu’elle garde les poules au champs, elle trouve des champignons identiques à ceux qu’elle a vu pendant la veillée. Elle en mange, et sa sœur l’imite : « Les jours suivants, quand nous avions faim, nous mangions de ces champignons. Et nous nous sentions non seulement l’estomac plein, mais aussi l’esprit content. Les champignons faisaient que nous demandions à Dieu qu’il nous fasse moins souffrir, nous lui disions que nous avions toujours faim, que nous avions froid. Nous n’avions rien : rien que faim, rien que froid. Moi, je ne savais pas si les champignons étaient bons ou mauvais, en réalité. Je ne savais même pas s’ils étaient nourriture ou poison. Mais je sentais qu’ils me parlaient. Après les avoir mangés, j’entendais des voix. Des voix qui venaient d’un autre monde. C était comme la voix d’un père qui donne des conseils. Les larmes coulaient sur nos joues, comme si nous pleurons sur la pauvreté où nous vivions. » (page 31)
Par la suite, elle a consommé des champignons à chaque saison des pluie (juin-septembre), en dehors de tout cadre rituel, jusqu’à ce qu’on la marie, vers l’âge de 14 ans. Elle a eu 3 enfants. Elle est devenu veuve à environ 20 ans.
Elle a alors recommencé à prendre des champignons pour se soigner : « Dans mes premières années de veuvage, je me suis ressentie des suites de mes accouchements. J’avais mal à la taille et aux hanches. J’ai fait venir une masseuse, qui ne m’a guère soulagée. J’ai pris aussi des bains de vapeur, sans résultat. J’ai encore fait appel à un guérisseur et à un « suceur », mais ils ne m’ont fait aucun bien. Finalement, j’ai décidé de reprendre les enfants saints. Je les ai pris toute seule, sans avoir recours à aucun Sage.
Ces petites choses ont travaillé dans mon corps, mais je me souviens que mes paroles n’étaient pas bien. Je les ai prises seulement pour me masser doucement la taille plusieurs 38 fois. Je me suis fait des massages sur toutes les parties du corps où ça me faisait mal. Les jours ont passé et j’ai guéri. J’avais décidé de les prendre parce que j’étais pure : je n’avais pas de mari. Au fond, je savais que j’étais femme-docteur. Je savais quel était mon destin. Je le sentais tout au fond de moi. Je sentais que j’avais un grand pouvoir, un pouvoir qui dans les veillées se révélait en moi. »
(page 38-39)

Elle descendait d’une lignée de « Sages », de guérisseurs, mais elle n’a jamais été en apprentissage au sens strict, elle n’a jamais eu de « maître », de professeur humain.
Plusieurs années après la mort de son mari, elle fit une veillée pour sa sœur très malade, que personne ne parvenait à guérir. Après la veillée, sa sœur guérit, la nouvelle se propagea et c’est ainsi qu’elle commença à faire des veillées pour d’autres personnes : « Du jour où j’ai guéri ma sœur Maria Ana, j’ai compris que j’avais trouvé ma voie. Les gens le savaient et venaient à moi pour que je soigne leurs malades. Ils venaient chercher la guérison, tous ceux qui avaient été possédés par des mauvais esprits, ceux qui avaient perdu leur esprit à cause d’une frayeur dans les bois, dans le rio ou sur une route. Pour certains, il n’y avait pas de guérison possible et ils mouraient. Moi, je guéris avec le Langage, le langage des enfants sacrés. Quand ils me conseillent de sacrifier des poulets, on les place au-dessus des parties où le malade a mal. Le reste, c’est le Langage. » (page 47)

Douze ans après la mort de son premier mari, elle se laisse convaincre de se remarier. Elle reste mariée avec lui pendant 13 ans, ils ont 6 enfants, ils meurent tous, sauf une fille.
Pendant son second mariage, elle cesse de prendre des champignons afin de respecter la tradition Mazatèque : on ne consomme des champignons qu’après avoir fait abstinence sexuelle pendant plusieurs jours. Elle considérait donc la condition de femme mariée, sexuellement active, comme incompatible avec la consommation de champignons : « Je l’ai déjà dit, ce n’est pas bon de pratiquer les enfants quand on est mariée. Quand on couche avec un homme, leur pureté est détruite. Si un comme en prend et que, dans les deux ou trois jours qui suivent, il a des rapports avec une femme, ses testicules pourrissent. Et si une femme fait la même chose, elle revient folle. » (page 73).
Elle retourne à la pratique une fois veuve : « Je me suis rappelé mes ancêtres : mon arrière-grand-père Juan Feliciano, mon grand-père Pedro Feliciano, ma grand-tante Maria Ana Jésus et mon grand-oncle Antonio Justo, tous avaient été des Sages de prestige. » (page 51).

A travers le monde, le sacrifice d’animaux est très commun dans les cérémonies de type « chamanique » et Maria Sabina sacrifiait parfois des animaux pendant les veillées : « J’ai demandé treize grains de cacao parce que ma pensée me commandait de le faire. J’ai demandé aussi un poussin et une bande de tissu, pour l’utiliser comme bandage. J’ai sacrifié le poussin et enduit son corps encore chaud d’eau de cacao, et je l’ai posé sur la poitrine de Rodrigo et par-dessus j’ai mis le bandage en le passant autour du corps de Rodrigo. » (page 63).

« C’est vrai que Wasson et ses amis ont été les premiers étrangers qui sont venus dans notre village en quête des enfants sacrés, et qui ne les prenaient pas pour guérir d’une maladie. Leur raison était qu’ils venaient trouver Dieu. Avant Wasson, personne ne prenait les champignons simplement pour trouver Dieu. On les avait toujours pris pour soigner les malades. » (page 83)

Je n’ai jamais porté de chaussures mais je connais routes. Les chemins de boue, de poussière ou de cailloux m’ont tanné la plante des pieds. Jamais la méchanceté ni le mensonge ne sont venus de moi. J’ai toujours été pauvre, pauvre j’ai vécu et pauvre je mourrai. » (page 89)

« Et bien que je sois la femme pure, que je sois la Femme-lutin principale, il y a eu de la mauvaiseté contre moi. Une fois, on a mis le feu à ma maison de sept brasses de long. Elle était construite en bois avec un toit de chaume. J’ignore pourquoi on a fait ça. Certaines personnes ont pensé que la raison, c’était que j’avais révélé le secret de notre médecine indigène aux étrangers. » (page 93)

« les enfants poussent en juin, juillet, août et septembre, bien que dans certaines zones froides on puisse les trouver en novembre ou décembre, mais c’est bien rare qu’il y en ait en avril ou en mars. Si j’ai un malade à une époque où on ne peut pas se procurer de champignons, j’ai recours aux feuilles de Pastora [sauge divinatoire]. Pilées et avalées, elles travaillent comme les enfants. Évidemment, la Pastora manque de pouvoir. » (page 99)

« L’évêque m’a conseillé d’initier mes enfants à ma Sagesse ; je lui ai répondu qu’on peut hériter de la couleur de la peau ou des yeux, de la manière de pleurer ou de sourire, mais qu’avec la Sagesse, on ne peut pas en faire autant. La Sagesse ça ne s’hérite pas. La Sagesse, on la possède de naissance. Ma Sagesse, je ne peux pas l’enseigner; c’est pour ça que je dis que personne ne m’a appris mon Langage, parce que c’est le Langage que les enfants sacrés parlent quand ils entrent dans mon corps. Celui qui ne naît pas pour être Sage ne pourra jamais arriver à parler le Langage, même s’il fait de nombreuses veillées. » (page 100)

« Or, ajoute-t-il [Wasson], le grand-père et l’arrière-grand-père de Maria Sabina étaient des chamans connus, tout comme sa grand-tante et son grandoncle. Récemment, en revoyant la collection de diapositives des veillées auxquelles j’ai assisté, j’y remarquais la constante présence d’enfants de tout âge. Le bébé, dès ses premiers jours, entend et sent sa mère chanter. Aucun doute, donc, sur la manière dont l’initiée a appris ses chants, sans effort. Depuis l’enfance, ces mélodies et ces vers sont la trame de son existence. » (page 130)

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