Légalisation – Infantiliser ou responsabiliser?

La législation qui prohibe les « stupéfiants » est un échec (voir par exemple le site de la fondation Transform).
Les mauvaises lois peuvent et doivent être changées.
Reste à savoir comment: dans quelle mesure, avec quelle stratégie?
Je partage ici quelques réflexions sur la légalisation des psychédéliques.

— — —

Souvent, quand une figure d’autorité très diplômée et/ou très publiée s’exprime sur les psychédéliques, ça donne ça:

« … Les psychédéliques, quand c’est bien encadré, attention! Quand c’est légal, déjà (faut) pas se mettre dans des conditions d’illégalité, quand c’est bien encadré, c’est à dire bien préparé, bien accompagné, puis ensuite bien intégré, c’est à dire (avec) aide à l’intégration, en début de séance, et après, eh bien, c’est sûr que ça peut être un moyen très fiable, très rapide et très puissant de vivre soit une expérience spirituelle de haut niveau, soit en tout cas une remise en cause des structures cognito-affective de l’identité, des conditionnements, des croyances. » (interview du Dr Olivier Chambon, sur la chaîne de Frédéric Barbey, 17’54).
Ce genre de discours flatte l’oreille des citoyens les plus humbles, qui savent qu’ils ne savent pas grand chose et qui sont rassurés à l’idée que quelqu’un va venir les prendre par la main pour les guider, qu’il s n’auront pas à faire le job de passer quelques semaines à lire quelques livres un peu rébarbatifs pour apprendre à s’orienter tout seuls. Non, on va le faire pour eux, ils peuvent continuer à lire bien humblement Castaneda en attendant le jour où ils pourront prendre rendez-vous dans un cabinet ou un centre de retraite « psychédélique » bien propret.
Ce genre de discours flatte aussi l’oreille des « pro », qui ont obtenu l’adoubement de « sachant » (diplômes, formations, code INSEE/APE…): eux peuvent se projeter dans le rôle lumineux du futur guide qui guidera les foules hors de l’ombre.
Et puis il y a la vilaine petite sorcière punk autodidacte, plus pro pour un sous, et éternelle empêcheuse de tourner en rond, qui s’interoge: « Bien encadré, c’est à dire?« .

Une Free Party bien « encadrée »…
Je « plaisante »! La fête fut carrément dispersée à la grenade.
Photo LOIC VENANCE / AFP – Source: LCI


Si des figures d’autorité comme le Dr Chambon préconisent que l’usage des psychédéliques soit légalisé, ces personnes insistent souvent pour que cette légalisation soit associée – au moins dans un premier temps – à une régulation très stricte, c’est à dire que leur utilisation soit obligatoirement supervisée, encadrée, par exemple dans des « centres, comme dans les écoles grecques des initiations à mystères » (interview du Dr Olivier Chambon, sur la chaîne de Frédéric Barbey, 13′), des centres qui pourraient être ouverts aux personnes souffrant de diverses pathologies comme aux « gens bien-portants et sains » qui souhaiteraient explorer leur conscience sans se faire de mal à eux-mêmes, ni aux autres.

Sur la même ligne, l’auteur Michael Pollan préconise aussi une légalisation prudente, associée à la création d’un « container » (Michael Pollan – On legalisation of psilocybin), c’est à dire d’un cadre d’utilisation bien défini et supervisé car, selon lui, les occidentaux n’ont pas encore trouvé ce « container », ce cadre d’utilisation sécurisé et signifiant, en dehors du cadre médical ou religieux.

Quatre psychonautes égarés sans « container », errants en quête désespérée d’un superviseur, 1967 (source: Death and Rebirth: The Beatles, LSD, Brian Epstein and Transcendental Meditation)


Se pourrait-il que ces figures d’autorité aient négligé d’observer ce qui se passe – entre autres – dans les milieux « underground », où un teuffeur est susceptible de vous offrir 2g de psilo séchés (dose relativement prudente), et pas un de plus quand il ne vous connaît pas, ainsi que quelques conseils de base en matière de condition d’utilisation (éviter les mélanges de substances…), et qu’il s’avère ainsi faire une meilleure prévention des risques qu’un médecin lambda qui ne saurait vous dire que « C’est de la drogue, c’est illégal, faut pas y toucher, c’est tout! »?
Se pourrait-il qu’un teuffeur connaisse mieux les précautions d’usage des psychédéliques qu’un médecin? Et que des gens comme le Dr Chambon ou Mr Pollan l’ignorent, parce qu’ils n’ont jamais daigné fréquenter des gens qui vivent dans des « camions »? Parce qu’ils n’ont jamais vécu le « rituel » de la rave/free party? Et peut-être – plus ennuyeux pour des gens qui se veulent bien renseignés – parce qu’ils ont oublié de lire les publications qui existent sur l’utilisation des psychédéliques hors du cadre clinique? Ou bien auraient-ils oublié qu’ils les ont lues?

Cette position pro-réglementation stricte, à la Chambon ou Pollan, semble suggérer que lorsqu’on fait un usage illégal et non-encadré de ces substances, ça se passe forcément mal.
Une telle opinion serait-elle fondée?

« Drug harm in the UK : a multicriteria decision analysis », par Nutt, King, Phillips, 2010.

En bref, non.
D’après ce qu’en disent les statistiques, l’usage des psychédéliques, généralement non-supervisé et illégal, semble relativement peu dangereux, comparé à l’usage d’autres substances psychoactives.
D’ailleurs, ces figures d’autorité sont susceptibles de le savoir et de l’écrire en toutes lettres, comme le rappel Frederic Barbey au Dr Chambon: « Alors que tu démontres bien (…) (qu’) il n’y a aucun risque à prendre des psychédéliques, si ce n’est les précautions d’usage dont tu as parlé… » (27’48).

Curieux… Se pourrait-il par exemple que ces figures d’autorité soient quelque peu « jalouses » de leur potentiel de domination sur autrui?
« Il vaut mieux à la limite que le moins de gens en prenne (…). Laissons ça réservé à une élite… » (interview du Dr Olivier Chambon, sur la chaîne de Frédéric Barbey, 45’10).
Et quand Frederic Barbey, très diplomatiquement, se permet de faire remarquer au Dr Chambon l’« ambivalence » de sa position- c’est à dire légaliser, oui, puisque c’est thérapeutique et peu dangereux, mais seulement pour une « élite » – le Dr Chambon justifie cette ambivalence en la qualifiant de « créatrice », alors que si je me permettais une position aussi « ambivalente », moi qui ne suis nullement une figure d’autorité, à mon humble avis, on ne se gênerait sans doute pas pour la qualifier d’incohérence.
Bref.

Certaines autres figures d’autorité du mouvement pour la légalisation des psychédéliques font preuve, selon moi, de positions nettement moins « ambivalentes », positions qui semblent nettement plus efficaces pour faire bouger la législation:

Decriminalize Nature est une association qui contribue activement à faire évoluer la législation aux USA… Le mouvement de la décriminalisation se propage et produit des résultats très concrets dans de nombreux Etats (voir la vidéo en fin d’article).

Pour en revenir à cet appel à une légalisation très encadrée, peut-être vient-il du constat que, sans encadrement, l’utilisation des psychédéliques est systématiquement insignifiante? Dénuée d’effet bénéfique quelconque? De la confiture aux cochons? Une pure perte de temps, d’énergie, d’argent pour les pauvres petits Mr et Mme tout le monde, incapables de créer un cadre d’utilisation sensé?
Est-ce que ce serait le médecin/thérapeute/trip-sitter/chamane/encadrant qui ferait la magie de l’expérience?
Le nombre de diplômes de l’encadrant, peut-être? Et plus le superviseur aurait de diplômes, plus le « niveau » spirituel de l’expérience augmenterait?

Un de nos ancêtres ayant une expérience psychédélique qu’il est incapable de rendre « signifiante », puisqu’il n’a pas de superviseur dûment formé, pas de « container », et puisqu’il n’a même pas lu les livres du Dr Chambon, de Mr Pollan, de Mr McKenna, etc…

Il y a quelques jours, la Beckley Foundation a partagé sur Facebook un article qui relaye les résultats d’une étude qui montre que l’utilisation de psychédéliques sans aucun encadrement médical/thérapeutique, dans le cadre récréatif et illégal des free/rave parties, peut avoir des effets vertueux (voir la publication Facebook de la Beckley Foundation, 3 octobre 2021).

Oui, même les teuffeurs peuvent avoir des expériences significatives sur le plan « cognitivo-affectif », dans un cadre illégal, sans l’aide d’aucun diplômé (quoi qu’ils soient parfois eux-mêmes très diplômés).
Voir directement la publication scientifique en question: ‘I Get High With a Little Help From My Friends’ – How Raves Can Invoke Identity Fusion and Lasting Co-operation via Transformative Experiences.

On peut trouver d’autres publications qui montrent qu’il est possible d’avoir des expériences spirituelles ou cognitivo-affectives significatives, dans le sens bénéfique du terme, dans un cadre illégal, sans supervision médicale/thérapeutique:

Re-bref.

Affirmer qu’une expérience psychédélique doit être médicalement encadrée et légale pour qu’elle puisse être significative sur le plan spirituel et/ou « cognitivo-affectif » est infondé, c’est une fake-news de plus, un préjugé, une croyance qui reste à déconstruire dans la tête de nombreux diplômés non-teuffeurs, y compris chez ceux-là même qui se permettent de nous parler d’éveil et qui se considèrent comme une « élite » libérée de « l’hypnose » collective (interview du Dr Olivier Chambon, sur la chaîne de Frédéric Barbey, 28’30).

Que la légalisation de ces substances soit accompagnée d’une régulation, je suis bien sûr d’accord sur ce point, seulement cette régulation pourrait être relativement souple, permettre l’usage – quel qu’il soit – dans un cadre privé, la culture pour consommation personnelle et, comme pour l’alcool, interdire la consommation sur la voie publique ainsi que la conduite « sous effet ».
La dangerosité des psychédéliques, déjà relativement limitée par rapport aux autres substances psychoactives, pourrait être d’autant plus réduite si les usagers et les associations d’usagers étaient autorisés à en parler librement (par la voie des réseaux sociaux, de vidéos pédagogiques, etc…), sans apologie excessive (interdiction de la publicité…), et si les vendeurs étaient obligés d’accompagner chaque produit vendu d’une notice explicative claire (mentions des contre-indications, effets secondaires possibles, dosages recommandés, conditions d’utilisations optimum…).

Source: Transform Drug Policy Foundation

En conclusion, je souhaiterais que la législation mette tous les citoyens sur un véritable pied d’égalité et qu’elle permette une véritable liberté de conscience, de corps et d’esprit. Responsabiliser plutôt qu’infantiliser: que la loi permette la création de « centres » ou de cabinets « psychédéliques », pourquoi pas! Que ceux qui souhaitent être accompagnés puissent l’être correctement, que des smartshops distribuent des produits de qualité ainsi que des conseils d’utilisation fiables, que n’importe quel médecin soit en capacité de nous dire si l’on a une pathologie ou si l’on prend un médicament qui s’opposent à la prise de psychédéliques, et que ceux qui souhaitent expérimenter en toute autonomie puissent le faire aussi, vraiment librement, que ce soit dans un cadre récréatif, thérapeutique ou religieux, en groupe ou en solo.
Imagine…
Tu es en France et tu peux faire ça:

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s